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Inquiétudes dialogales

Programme

Description sémio-poétique et interprétation culturelle des transformations de la représentation de la parole partagée dans le roman français depuis 1950
Période d'activité: 
2005 - 2008
Chercheur principal membre: 

En 1959, Nathalie Sarraute prédisait pour le dialogue une place toujours plus importante dans le roman. Force est de constater, aujourd’hui, que le dialogue a effectivement fait, chez plus d’un romancier, l’objet d’une attention toute particulière, sinon nouvelle, indépendante en tout cas de cette institution française qu’est pour Fumaroli l’art de la conversation.

En effet, alors que l’art de la conversation était un acquis (ou un souvenir nostalgique) sur lequel s’érigeait la représentation de la parole partagée, le dialogue devient aujourd’hui matière à investigations, à déplacements, à détournements dans l’espace même du roman, ainsi que, parfois aussi, la cause d’un questionnement du romanesque. Bref, le dialogue ne va plus de soi. Notre projet veut décrire et comprendre la nature, la portée et la signification de cette inquiétude littéraire. Il s’agit ici d’y saisir les rapports complexes qui se tissent entre l’être et la parole de soi et d’autrui, où l’on se met en scène comme en jeu ou en péril; les formes d’une sociabilité hésitante dont les troubles se marquent dans des conventions inégalement respectées; la rencontre incertaine d’univers de savoir hétérogènes. Il s’agit aussi de prendre la mesure des transformations romanesques entraînées par cette attention nouvelle au dialogue, du repositionnement narratorial aux métamorphoses du récit. De Sarraute à Sallenave, de Beckett à Nothomb, de Duras à Salvayre, il se passe quelque chose quant au dialogue romanesque, qui, témoignant d’une transformation culturelle dans laquelle il trouve son origine, travaille la forme et les équilibres romanesques.

Le cœur de la problématique est ainsi constitué par cette question : quelle est la signification culturelle des transformations subies par le dialogue romanesque français depuis un peu plus de cinquante ans? Cette problématique se divise donc clairement en deux dimensions : interne et externe. La dimension interne consiste en deux analyses : d’une part, celle des métamorphoses littéraires et fictionnelles subies par la pratique dialogale; d’autre part, celle des modifications de composantes et d’équilibres romanesques, à la suite de cet intérêt pour la parole partagée.

C’est du volet sémiotique du projet que relèvent les transformations du dialogue dans le « laboratoire de la fiction romanesque » : on tentera d’élaborer un modèle du dialogue de façon à pouvoir observer ses variations imaginatives dans les romans du corpus. L’importance tant quantitative que qualitative accordée au dialogue ne va pas sans déplacements significatifs de plusieurs composantes romanesques : plus spécifiquement, la position et les fonctions narratoriales, d’un côté, et le récit, de l’autre, ne ressortent pas intacts de cet intérêt dialogal dont nous voulons rendre compte. Le volet poétique du projet veut prendre la mesure des perturbations de ces divers aspects du discours romanesque. La dimension externe du projet consiste en l’interprétation culturelle du résultat des analyses sémiotiques et poétiques, en termes d’histoire des idées. Il s’agira de montrer que les réflexions romanesques sur le dialogue dans ses dimensions identitaire, conventionnelle et épistémique (résultat des analyses sémiotiques), de même que la remise en question romanesque de l’autorité et des lieux de l’être (résultats des analyses poétiques), témoignent de préoccupations semblables à celles qui ont traversé les sciences humaines et sociales en France durant le vingtième siècle, et surtout durant sa seconde moitié, autour de ce que Descombes (2004) appelle « la Querelle française du sujet ». C’est ainsi par emboîtements successifs que se constitue la problématique : l’approche sémiotique considère le dialogue de façon exclusive, l’approche poétique considère le dialogue dans ses relations avec son environnement romanesque, l’approche d’histoire des idées met en regard le fait littéraire, dans sa complexité décrite par les deux précédentes approches, et son environnement culturel.