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Constitution et réception comparée de l’imaginaire nordique dans la littérature québécoise du XXe siècle

Programme

Période d'activité: 
2002 - 2008
Chercheur principal membre: 

Ce programme s’inscrit à la fois dans l’analyse de la lecture des formes et figures de l’imaginaire littéraire et dans l’étude de l’histoire de la réception de la littérature québécoise. Il vise à interpréter la constitution et la réception d’un imaginaire nordique dans la littérature québécoise du vingtième siècle, à partir de Maria Chapdelaine, des premiers romans nordiques de Maurice Constantin-Weyer jusqu’aux textes de la période contemporaine, en passant par Yves Thériault et Gabrielle Roy. Il contribuera aux études récentes sur le fonctionnement des figures imaginaires dans les espaces exotiques. Si l’étude de l’imaginaire nordique s’est développée ailleurs dans le monde au cours des dix dernières années, au Québec le Nord est le plus souvent resté l’objet des géographes, ethnologues et linguistes.

Le Nord constitue un espace mythologique travaillé par des siècles de figures imaginaires, à partir des récits grecs en passant par les textes bibliques, les sagas nordiques et les récits des grands explorateurs. Au vingtième siècle, le Nord représente un espace de conquête fuyant qui se défile toujours plus haut à mesure qu’on l’approche : c’est le cas, par exemple, du père Chapdelaine qui quitte sans cesse sa terre pour l’établir plus loin, bien que cet espace soit peu propice à la culture. Le Nord possède aussi ses grands schèmes, dont celui du froid, de l’extrême des températures, de la lumière et des saisons, de la blancheur, de la solitude et de l’exotisme d’un désert. Ses représentations contemporaines les plus frappantes sont disparates, elles vont des récits ethnologiques de Knud Ramussen et de Paul-Émile Victor aux romans de Knut Hamsun, Yves Thériault et Margaret Atwood, en passant par le film Nanook of the North (1922) de Robert J. Flaherty et les tableaux du Groupe des Sept.

Quoique l’espace septentrional soit un élément essentiel de l’imaginaire poétique québécois, il se problématise aussi dans les récits, dans lesquels la lecture permet de composer un espace complexe qui renvoie aux grands mythes boréaux. Bien que le territoire québécois puisse lui-même être considéré nordique, l’imaginaire du Nord renvoie à une géopoétique qui s’inscrit toujours plus haut, plus loin, hors des référents réalistes, notamment parce que peu de lecteurs ou d’écrivains ont véritablement connu les espaces arctiques : « le pôle Nord, écrit Élise Turcotte, se trouve quelque part dans notre cerveau ». Ce « pays du jour noir et de la nuit blanche », comme l’écrit Pierre Perrault, participe des grands mythes et fonde un espace imaginaire essentiel à l’identité québécoise. Chez les écrivains québécois d’autres latitudes, l’espace arctique se rapproche du Sud et c’est Montréal qui devient polaire tout en se juxtaposant parfois à l’imaginaire, tout aussi mythique, du désert du Sahara et de ses oasis.

L’objectif de ce projet est d’étudier la constitution et la réception d’un imaginaire nordique dans la littérature québécoise en analysant les œuvres à composantes nordiques, de manière à déterminer les éléments et le fonctionnement de l’espace imaginaire du Nord et à mesurer, à l’aide de la réception critique de ces œuvres, son importance institutionnelle. Pour ce faire, on fera principalement appel aux théories de la lecture, de la constitution de l’imaginaire et de la réception littéraire.

Méthodologie et portée

Dans un premier temps, il s’agit de déterminer ce qui, dans les études multidisciplinaires (géographie, anthropologie, linguistique, géopoétique, etc.) sur le Nord et la nordicité, peut être opératoire pour l’étude littéraire de la constitution d’un imaginaire nordique. Cette étape permettra de dégager un certain nombre de figures, de thèmes, de récurrences et de formes qui serviront à étudier un corpus d’œuvres à composante nordique et qui permettront d’articuler les théories d’autres disciplines avec les études littéraires. Cette méthodologie, inspirée des théories de la lecture et de la réception, s’appuie conjointement sur une analyse des textes littéraires et de leurs critiques; elle permettra à la fois d’étudier les modes de lectures et de construction d’un imaginaire exotique et de dégager la situation de ces œuvres dans l’institution littéraire et de manière plus large, la place de l’imaginaire nordique dans l’imaginaire littéraire québécois.

Par ailleurs, on pose l’hypothèse que, pour les récits, la dimension littéraire nordique induit des préférences génériques (roman exotique, ethnologique, d’aventure, pour la jeunesse) et un regard qui emprunte à la fois au mythe et à l’exotisme; le lecteur finit par concevoir un espace imaginaire nordique constitué de mythes, de figures et d’images. Le Nord imaginaire représente un territoire mouvant, qui s’éloigne et se rapproche selon les perspectives. On peut ainsi supposer une différence notable dans la constitution de cet imaginaire chez les auteurs nés au pays (qui voient le Nord comme un exotisme boréal) et les auteurs nés à l’étranger pour qui, comme le dit le romancier québécois d’origine haïtienne Émile Ollivier, Montréal constitue déjà « l’extrême-Nord de la migrance ». Certains récits de Maurice Constantin-Weyer et de Marie Le Franc appartiendraient à cette dernière tendance, alors que ceux d’Yves Thériault et de Gabrielle Roy se rapprocheraient de la première. La place des œuvres à composante nordique parmi les autres œuvres de la littérature québécoise donnera une idée de l’importance de ces figures dans la définition de la littérature québécoise et permettront de mieux saisir les modes de lecture de ces œuvres.

Corpus

L’analyse littéraire portera sur un corpus de dix œuvres québécoises (roman, nouvelles, récit) à composantes nordiques, choisies en fonction de leur représentativité des problématiques liées à l’imaginaire nordique tout au long du vingtième siècle : Louis Hémon, Maria Chapdelaine, 1916; Maurice Constantin-Weyer, Un sourire dans la tempête, 1934; Marie Le Franc, La Rivière solitaire, 1934; Marie Le Franc, La Randonnée passionnée, 1936; Yves Thériault, Agaguk, 1958; Gabrielle Roy, La Montagne secrète, 1961; Gabrielle Roy, La Rivière sans repos, 1970; Jean Désy, La Saga de Freydis Karlsevni, 1990; Gilberto Flores Patiño, La Pégase de cristal, 1990; Pierre Perrault, Le Mal du Nord, 1999.